3. Pratiques et représentations de l’habiter

Depuis la fin des années 1990, la question de l’habitat était traitée au sein de RIVES dans le cadre d’une thématique intitulée « Action publique urbaine ». Le constat d’une pluralité de travaux produits par différent-e-s chercheur-e-s du laboratoire sur le thème plus large de l’habiter nous amène à recomposer cette thématique et à la faire émerger à part entière dans les programmes de recherche de RIVES.

 

Le terme « habiter » recouvre en premier lieu les usages, les représentations et les formes d’appropriation que les habitants développent autour de leur logement, de leur quartier et de leur ville. Il renvoie également aux politiques publiques de l’habitat et du logement, incluant les objets de planification spécifiques. Et, au-delà, il prend en compte aussi les modèles de pensée et d’action, l’étude des cadres cognitifs produits autour de l’habitat.

 

L’habiter étant ainsi défini, ses enjeux, et les questions de recherche qu’il pose, sont profondément affectés par plusieurs transformations structurelles des villes et des territoires. L’une d’elles est l’affirmation d’une culture de la mobilité. La mobilité, qu’elle soit résidentielle ou quotidienne, n’est pas chose nouvelle, mais elle a progressivement transformé les relations à l’espace, ce dont on n’a pas encore mesuré toutes les conséquences. Ainsi, l’espace local, aux travers des figures du « ghetto », de « l’ensemble résidentiel fermé » ou du « village », conserve une grande importance, ce qui semble paradoxal et mérite d’être interrogé. Une autre transformation apparaît au travers de ce qu’il est convenu d’appeler la « question urbaine » et la crise du « vivre ensemble ». Les villes seraient en proie à un séparatisme généralisé, chacun et chacune se mettant à l’écart de celles et ceux qui ne partagent pas les mêmes valeurs et plus encore de celles et ceux qui ont des positions sociales inférieures. Sans être non plus tout à fait nouvelle, cette division sociale, qui semble s’exacerber, doit être questionnée en croisant les approches des sciences sociales. A travers ces processus ségrégatifs, c’est au fond la question de la solidarité, de la « justice spatiale » et des politiques qui s’en réclament qui est posée. Une dernière transformation concerne les marchés fonciers et immobiliers et la concurrence très forte pour les localisations les plus centrales. Dans les grandes métropoles, cela introduit des contraintes nouvelles dans les choix de localisation et, de plus en plus, les positions sociales inférieures apparaissent associées à l’excentrement. Ces différents processus ne font que renforcer l’importance des formes d’habitat et des localisations résidentielles dans la catégorisation et le positionnement des individus et des groupes sociaux, inégalement placés pour s’approprier les espaces les plus valorisants.

 

Plusieurs entrées, qui logiquement se recoupent, sont adoptées de manière privilégiée dans le cadre de cet axe :

  • une entrée par des types d’espace, dits « périphériques » par rapport à la ville-centre : espaces dits de « banlieue » correspondant plus spécifiquement à des quartiers d’habitat social, ciblés dans le contexte français comme relevant de modes d’intervention spécifiques : les grands projets, les zones franches, le renouvellement urbain, les démolitions ; espaces dits « périurbains », sur lesquels se cristallisent représentations et réflexions relatives aux enjeux du « vivre ensemble » et du « (re)faire la ville » ;
  • une entrée par des populations, notamment celles qui sont destinataires des politiques de l’habitat et du logement, celles qui sont concernées par des processus de marginalisation, correspondant à des espaces et des types d’habitat diversifiés au sein de l’espace urbain (squats, autoconstructions, camping, « habitat indigne »…), ou encore celles qui interviennent selon des modalités diverses dans les actions qui « font » la ville (associations, maîtrise d’œuvre, maîtrise d’ouvrage…) ;
  • une entrée par les processus de différenciation sociale des espaces urbains avec, d’une part, l’analyse des modes de production présents et passés d’une ville ségrégée et morcelée (processus de gentrification, de périurbanisation, de paupérisation ; espaces tels que communautés fermées, cantonnements et cités ouvrières, quartiers d’habitat social…) et, d’autre part, l’analyse de la fabrique des représentations (imagerie urbaine), stéréotypes, stigmates, associant catégories de populations et formes architecturales et urbaines ;
  • une entrée par les politiques publiques du logement et de l’habitat, avec l’analyse des différentes politiques mises en œuvre dans ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler les « quartiers » (notamment au travers des opérations de renouvellement urbain et des démolitions qui les accompagnent), l’étude des politiques de résorption de l’habitat indigne, l’étude historique des politiques du logement et de la production de normes spécifiques et hégémoniques désormais incarnée par les écoquartiers, ou bien encore l’étude de l’évolution des pratiques des gestionnaires (p.ex. en lien avec la thématique très controversée de l’ethnicisation de la question sociale) ;
  • une entrée visant à analyser le cadre cognitif et les instruments discursifs qui sous-tendent et structurent l’action publique, ainsi que les processus de territorialisation et d’appropriation de cette dernière par les acteurs de l’aménagement. Est interrogé en particulier le travail de catégorisation des espaces, de formulation des raisonnements et de construction des récits spatialistes justifiant les actions sur la ville. L’attention se porte actuellement sur l’usage de notions ou de concepts opératoires tels que « mixité sociale », « ghetto », « renouvellement », « rénovation », « espaces publics », « urbanité », « cohésion sociale » etc. La question de la dissémination des notions à l’échelle européenne, voire internationale, et de leur légitimation par les acteurs politiques est également interrogée.

Chercheurs concernés : F. Belmessous, E. Charmes, F. Duchêne, P. Genestier, F. Lafaye V. Veschambre, L. Wittner. Doctorante : Géraldine Ficadière-Nollin