Interview Xavier Olagne

Entretien avec Aurélie Sotura, 1re femme à la tête de la direction de la recherche de l’ENTPE, depuis le 1er juillet 2026

Le 01/09/2026

Nous sommes ravis d'accueillir Aurélie Sotura depuis début juillet à l’ENTPE en tant que directrice de la recherche et de la formation doctorale pour prendre la suite de Luc Delattre dans la définition et le portage de la politique de recherche, d’innovation et de formation doctorale de l’école.

Aurélie Sotura

Diplômée de l’Ecole polytechnique avec une année de spécialisation à l’Ecole nationale des ponts et chaussées, Aurélie Sotura s’est d’abord orientée vers l’économie avec son mémoire sur l’impact des étrangers sur les prix de l’immobilier à Paris, et sa thèse sur les politiques publiques du logement, les inégalités territoriales et les marchés immobiliers encadrée par Thomas Piketty, directeur d’études à l’EHESS et professeur à l’École d’économie de Paris.
Après un début de carrière au sein des Ministères de l'économie et des finances et de la transition écologique, puis à la Banque de France en tant que chercheuse en économie urbaine, Aurélie Sotura a rejoint le Cerema (Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement), en métropole lyonnaise, pour se rapprocher des sujets de transition écologique sur les territoires qui lui tiennent particulièrement à cœur.

/// Revenons sur vos travaux de recherche, pourquoi avoir choisi l’économie et plus particulièrement le logement dans votre thèse notamment ?

J’avais envie de travailler avec Thomas Piketty, dont les recherches sur les inégalités m’intéressaient, c'est une façon de faire de l'économie qui me parlait. Pour mon mémoire de recherche, je cherchais un sujet en lien avec les politiques publiques de mon ministère, le Ministère en charge de la transition écologique. Le logement s’est rapidement imposé à moi comme un sujet passionnant car il touche à de nombreuses dimensions : inégalités, stabilité financière, mixité sociale, éducation, accès aux services publiques, etc. C’est également un sujet qui parle à tout le monde : nous sommes tous concernés par notre logement, les prix de l’immobilier ou les difficultés d’accès au logement.

Ma thèse portait sur les politiques publiques du logement, les inégalités territoriales et les marchés immobiliers. Le poids des aides au logement est très important dans le budget de l'État, et leur efficacité est toujours en question avec de potentiels effets pervers, typiquement des effets inflationnistes : constructions dans des zones peu denses où il n'y avait pas forcément de besoin, et à l’inverse augmentation des loyers dans des zones plus denses… C’est un sujet extrêmement complexe. Je suis partie d’une analyse des évolutions différenciées des prix de l'immobilier entre Paris et le reste de la France. On peut constater que sur une longue période le nombre d'années de revenus qu'il faut pour acheter un logement à Paris a beaucoup plus augmenté que dans d'autres zones. En synthèse, les écarts d’évolutions des prix de l’immobilier sont très différents entre zones géographiques, cela m'a amené de fil en aiguille à reconstituer l'évolution des inégalités départementales de revenus pour comprendre ce qui pouvait expliquer ces écarts entre territoires.

/// Pourquoi avoir fait le choix d’une thèse après plusieurs années de carrière ?

J’avais regretté de ne pas avoir fait de thèse après mon Master de recherche. Avec le recul, je pense m’être autocensurée. Il m’a ensuite fallu beaucoup lutter pour pouvoir reprendre ce parcours alors que j’étais déjà en poste. Cette expérience m’a sensibilisée à la question de l’autocensure, notamment chez les femmes, et à l’importance d’encourager les jeunes chercheuses à oser se lancer.

/// Et après la thèse ?

J’ai rejoint la Banque de France comme chercheuse pendant cinq ans, toujours sur les questions d’inégalités régionales et de logement. Les banques centrales ont leurs propres équipes de recherche et cherchent notamment à développer des travaux publiables à haut niveau. J’y ai poursuivi mes recherches tout en participant à des activités de médiation scientifique. Les chercheurs étaient notamment encouragés à rendre leurs travaux accessibles au grand public à travers différentes actions de vulgarisation.

/// Vous avez rejoint la métropole lyonnaise et plus particulièrement le Cerema en 2024, quel était votre objectif ?

Le Cerema accompagne les collectivités territoriales dans l'adaptation au changement climatique et j’avais envie de me rapprocher des sujets liés à la transition écologique et aux territoires. J’étais au sein de la direction territoires et ville, sur des thématiques liées à la mobilité, à l’aménagement durable et aux bâtiments. Même si je faisais moins de recherche académique, j’étais beaucoup plus proche de mes sujets d’intérêt et des enjeux de transition écologique. Au Cerema, à l’instar de l’ENTPE, les équipes métier et de recherche travaillent sur des objets d'études qui sont vraiment ceux de la transition écologique. Et en plus cela se reflète aussi dans leur manière de vivre, leurs déplacements en modes actifs ou moins polluants par exemple. C'est tout un ensemble et je me sentais plus alignée.
J’ai également travaillé sur l’innovation, les partenariats et l’accompagnement des équipes dans leur développement à l’international et dans les projets européens.

/// Pourquoi avoir souhaité rejoindre l’ENTPE ?

Au Cerema j’ai eu l’occasion de travailler avec des ingénieurs de l’ENTPE, des personnes enthousiastes avec une vraie expertise, j’avais donc un a priori très positif sur l'école qui les a formés ! J’ai immédiatement eu envie de postuler lorsque j’ai vu l’offre, car elle était directement liée à la stratégie scientifique et à la recherche. Après avoir beaucoup bataillé pour faire une thèse, je trouvais frustrant de m’éloigner complètement du monde de la recherche. Je suis donc très heureuse d’être à l’ENTPE. Je trouve que c’est un établissement qui porte un projet particulièrement cohérent, lisible et ambitieux autour de la transition écologique et solidaire.

/// Qu’est-ce qui vous a particulièrement attirée dans le projet de l’ENTPE ?

J’ai apprécié la continuité entre le projet stratégique précédent et le nouveau projet, avec l’idée de consolider plutôt que de tout reconstruire. Je suis également très sensible à l’ancrage territorial de l’école à Vaulx-en-Velin, à ses relations avec les acteurs locaux et à ses actions en direction des jeunes et des publics plus modestes. Les actions de médiation scientifique, notamment auprès des jeunes filles, résonnent également fortement avec mes convictions.

/// Quels sont vos projets pour la recherche à l’ENTPE ?

L’un des enjeux majeurs est de poursuivre l’inscription pleine et entière de la recherche dans les questions de transition écologique et solidaire. Cela passe notamment par davantage de collaborations entre les laboratoires, car les enjeux auxquels nous sommes confrontés sont multidimensionnels. L’ENTPE dispose de compétences complémentaires qui ont tout intérêt à travailler davantage ensemble, mais aussi avec la formation. Je souhaite également mieux valoriser et rendre visibles les travaux de recherche. Une recherche qui n’est pas connue ne peut pas avoir autant d’impact qu’elle le pourrait. Il faut donc travailler à la rendre accessible au plus grand nombre et à développer les compétences en matière de médiation et de valorisation.

/// Comment renforcer le lien entre recherche et formation ?

Il existe déjà de très belles initiatives à l’ENTPE. L’objectif serait d’en développer davantage, notamment des projets associant plusieurs laboratoires et la formation. Une piste serait par exemple de réfléchir collectivement à ce qui caractérise un projet de recherche ou une thèse contribuant réellement à la transition écologique et solidaire. Ce type de réflexion pourrait être fédérateur et permettre de faire travailler ensemble différents acteurs de l’école.

/// Quels nouveaux enjeux voyez-vous pour la recherche, notamment autour de l’IA ?

L’IA peut profondément transformer les pratiques de recherche, notamment en permettant d’exploiter d’immenses bases de données ou de rendre analysables des documents qui ne l’étaient pas auparavant, comme certaines cartes ou archives. Elle peut aussi automatiser certaines tâches. Mais elle soulève parallèlement des questions éthiques et environnementales importantes. Il est donc essentiel de défendre une recherche éthique, ouverte, reproductible et responsable.

/// Que peut-on faire pour lutter contre l’autocensure des femmes dans les carrières scientifiques ?

Il faut être particulièrement attentif à accompagner les jeunes chercheuses et doctorantes pour les aider à dépasser certains freins psychologiques et à prendre confiance en elles. Cela vaut également pour l’accès aux responsabilités : direction de laboratoire, fonctions de management ou responsabilités scientifiques. Ayant moi-même connu l’autocensure, je pense pouvoir identifier plus facilement ce mécanisme et dire aux jeunes femmes : « Ne faites pas l’erreur que j’ai faite : osez y aller ! ». Une certaine appréhension peut d’ailleurs être le signe que l’on s’attaque à un vrai challenge et qu’il faut justement aller plus loin.

/// Quelle vision souhaitez-vous porter pour la recherche à l’ENTPE ?

Je souhaite contribuer à faire de la recherche un élément encore plus visible et structurant de l’ENTPE, en renforçant les collaborations entre laboratoires, le lien avec la formation et la capacité à rendre les travaux accessibles. L’objectif est aussi de mieux mesurer l’impact de la recherche et de montrer concrètement en quoi elle contribue à la transition écologique et solidaire.

/// En quelques mots, qu’est-ce qui vous motive dans cette nouvelle fonction ?

La possibilité de travailler au croisement de la recherche, de la transition écologique et des territoires. Je crois profondément au projet de l’ENTPE, à la qualité de ses cinq laboratoires et de ses équipes, et à la force du collectif pour répondre à des enjeux qui sont nécessairement interdisciplinaires.